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La privatisation des bibliothèques, bientôt une réalité en Suède

La revue de l’association des bibliothèques suédoises Bibliotheksblad a publié un dossier « Bibliothèque à vendre » dont je vous propose un résumé personnel.

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Capture de l’émission Maison à vendre

La revue Biblioteksblad a enquêté sur la mise sous gestion privée de bibliothèques, prévue actuellement dans plusieurs communes. C’est la commune de Nacka, en banlieue de Stockholm, qui a fait parler d’elle ces dernières semaines en raison de l’entreprise choisie pour cette gestion (voir plus loin). Mais force est de constater que la pratique est amenée à être étendue dans d’autres communes du territoire suédois.

Le motif est-il économique ?

Les différents acteurs interrogés par Biblioteksbladet se montrent peu diserts, mais l’élu à la culture de Täby, Robert Stopp, affirme qu’il ne s’agit pas d’un objectif économique mais d’un objectif de diversité, afin d’avoir des relations plus diverses avec les différents acteurs de la commune. Selon lui, la gestion privée ne coûtera pas moins d’argent. Ce n’est pas le but.

Des précédents plus ou moins concluants

Il existe en fait deux précédents. Hällefors, d’abord, une ville qui a laissé en gestion privée les activités de sa bibliothèque depuis le début des années 90. Dans cette petite commune du centre de la Suède, c’est le libraire local qui gère en plus de l’office de tourisme la bibliothèque. En fait, des communes rurales ont déjà confié depuis longtemps la gestion de leurs bibliothèques à des acteurs privés : des bénévoles. Organisé.e.s en associations à but non lucratif, ils illustrent de fait que c’est possible.

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Åre, station de ski la plus importante de Suède

Le deuxième précédent est à Åre en 1991. Après une année de délégation de service public, l’entreprise fit faillite. Le personnel de la bibliothèque proposa alors de reprendre la gestion, pour un budget un peu plus élevé. La commune préféra récupérer la gestion des activités de la bibliothèque.

Et les bibliothécaires dans tout ça ?

Dans les bibliothèques qui ne sont pas gérées par des bénévoles, la gestion privée pose également la question des personnels. Pour ce qui est du ménage et de l’informatique, par exemple, il s’agit déjà d’acteurs privés dans la plupart des bibliothèques. Restent donc les activités bibliothéconomiques à proprement parler : pour celles-ci, les agent.e.s des bibliothèques en Suède ne sont pas fonctionnaires (il n’y a plus de fonction publique en Suède). A Nacka, il s’agit donc d’un transfert de gestion RH classique avec reprise des salarié.e.s pour ceux et celles qui le souhaitent : les autres pourront obtenir d’autres postes au sein de la commune.

Qui veut gérer des bibliothèques ? L’exemple d’une entreprise qui connaît bien les bibliothèques

En Scandinavie, l’éditeur de SI Axiell assure une position dominante : 90% des bibliothèques publiques nordiques utilisent en effet un ou plusieurs de ses produits. Pour avoir utilisé leur SIGB Book-IT, leur CMS/OPAC Arena et leur système d’ouverture de la bibliothèque grâce à la carte d’usager, je reconnais que ces produits sont très satisfaisants. Cette position dominante de la société s’étend, et elle a racheté de nombreuses sociétés, comme Mobydoc en France en 2016.

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Logo de l’entreprise Axiell

Aujourd’hui, Axiell semble développer d’autres intérêts : elle vient d’obtenir de la commune suédoise de Nacka la gestion de 3 bibliothèques sur 6 à partir du 1er janvier 2019.

Mais pourquoi Axiell souhaite-t-elle gérer des bibliothèques ? D’après le directeur général, Joel Sommerfeldt, interviewé par la Biblioteksblad, il existe aujourd’hui un risque pour les bibliothèques de ne plus être vues comme nécessaires. Or, sans bibliothèque, point d’Axiell. Il s’agirait donc d’assurer et de montrer l’intérêt des bibliothèques aujourd’hui pour assurer leur subsistance. D’après leur réponse à l’appel d’offre de la commune de Nacka, que la Biblioteksblad a consulté, Axiell souhaite « lier le physique et le numérique, développer les ambitions numériques de la bibliothèque et en même temps amener les acteurs locaux dans les bibliothèques. » Un objectif partagé par bon nombre de bibliothécaires…

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Singapour ne censure pas que dans les bibliothèques

L’Etat de Singapour, qui a accueilli l’an passé le congrès IFLA, continue à faire parler de lui au sujet de la censure de livres sur l’homosexualité.

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Le rapport d’activité de l’IGB

J’ai lu pour vous … le Rapport d’Activité de l’IGB (sexy !).

C’est ce tweet de Dominique Arot, doyen de l’inspection générale des bibliothèques, qui m’a donné envie de lire le rapport publié en avril si j’en crois le site du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Je me propose de vous en faire un inventaire à la Prévert, aussi recueil de citations….

«il est plus que jamais attendu des bibs qu’elles mettent les publics au centre de leur organisation et de leur production de services»

Cette phrase est simple (je l’adopte comme devise), l’affaire est entendue sur Twitter et les biblioblogs. Qu’elle soit écrite dans ce rapport l’aidera, je l’espère, a être le nouveau gimmick de tous les bibliothécaires.

Publics

Cet intérêt pour les publics jalonne le rapport. On le retrouve ici :

«Le centre de gravité des activités des bibliothèques se déplace des collections vers les publics.»

Je ne peux que souscrire à ce constat, mais c’est quand même mieux quand c’est l’IGB qui le dit !

Ils développent ainsi :

«Le fonctionnement des systèmes de gestion de bibliothèque (SGB) de nouvelle génération, hébergés « dans les nuages », devrait encore permettre de recentrer les moyens humains sur le service des usagers, la médiation des contenus sur internet, la valorisation collective des collections existantes.»

J’espère seulement que dans les établissements, ces évolutions permettront de se redéployer dans ce sens. Le SIGB mutualisé de l’Abes donne bon espoir.

«Moins de Back Office, plus de Front Office», comprend-on à la lecture du rapport, et plus spécifiquement pour les bibliothécaires et les agents de catégorie B. Là encore, ce constat fait plaisir à lire, sous la plume de l’IGB. Gageons que ce constat devienne profession de foi dans tous les établissements, et dans tous les projets de services.

Le manque de place en bibliothèque universitaire

Les BU ne proposent pas assez de places de travail à leurs étudiants : «1 place pour 12,85 étudiants pour l’ensemble du LMD (362 788 personnes)» dans les BU parisiennes. Faut pas être trop gros … La situation n’est pas aussi problématique en région.

On sait que d’ici dix ans on aura besoin de quelques milliers de places en plus pour les étudiants en Licence à Paris, avertit l’IGB. Pourtant, le rapport ne le pointe pas explicitement, mais il n’y a pas de projet pour obtenir ces places : la situation va donc empirer (les projets en cours offriront des places mais à la périphérie de Paris).

En attentant, l’IGB propose de mettre en place une géolocalisation des bibliothèques sur les smartphones avec possibilité de réservation. C’est une idée parmi d’autres pour fluidifier la gestion des places.

Bon courage à-budget-constant à qui voudra se lancer dans ce projet. Un beau projet, certes, mais qui signifie qu’on doit pouvoir réserver partout sa place en ligne, ce qui est loin d’être acquis. Cette idée n’est pas particulièrement mise en valeur dans le rapport, de sorte qu’elle a tout pour rester à l’état de projet. Tant pis …

Cependant, l’IGB remarque que l’Observatoire permanent de la lecture publique à Paris est un échec et que des idées comme celles ci-dessus mériteraient un observatoire de concertation. Une affaire à suivre, donc, espérons dans des délais raisonnables.

Cet observatoire pourrait aussi se pencher sur l’utopie suivante : l’IGB souhaite la création d’une «carte d’accès électronique universelle». Certes, belle idée, mais en terme de budget et de concertation, cela ne me semble pas réalisable, si ? (Répondez-moi « si » en commentaire, ça me fera plaisir.)

Les métiers des bibliothèques

Concernant les métiers des bibliothèques, et en particulier ceux des A et A+, l’IGB souligne qu’

«Il faut rendre à chacun des corps sa destination : encadrement scientifique et administratif supérieur pour les conservateurs, encadrement intermédiaire des équipes et des unités documentaires pour les bibliothécaires.»

Je suis assez étonné de lire «rendre» : l’ai-je mal lu ? Cette situation était-elle celle d’autrefois ? A-t-elle disparu (au profit de quel modèle, alors ?) ? Décrit-on ici la réalité des organigrammes ?

D’autant plus qu’on peut lire plus loin une volonté d’évolution, et non de retour :

«Dans la fonction publique de l’Etat, il est pertinent de recentrer les fonctions des cadres A+ (conservateurs) sur des fonctions d’encadrement supérieur et de pilotage scientifique et stratégique, ce qui conduit à en réduire le nombre par transformation en postes A (bibliothécaires).»

Voilà. Il est acté qu’il y aura de moins en moins de conservateurs (sans blague ?). Ce qui ne signifie pas forcément plus de bibliothécaires, vous l’aurez compris, puisque chaque corps se trouve à exercer des fonctions différentes.

Le recrutement des conservateurs est jugé satisfaisant par l’IGB, au même titre que la bibliographie-programme (qui date de 2010 [sic] quand même).

Concernant la formation des cadres en bibliothèque (catégorie A), on peut lire :

«Il est éminemment souhaitable d’aligner le calendrier de formation des conservateurs et des bibliothécaires d’Etat afin de favoriser des modules communs.»

Sortant de l’Enssib, je peux dire que j’ai eu une semaine de cours avec des conservateurs, et cette semaine de cours n’était pas différente des autres en terme de contenus : c’était une occasion de plus d’échanger avec ces futurs collègues, donc je dis Go for it ! Go !

Je ne sais pas si l’Enssib est décisionnaire sur ce point, mais j’espère que ça se fera davantage. En revanche, actuellement, la formation en terme de cours « généraux » pour les conservateurs a lieu de janvier à l’été. J’imagine que c’est la formation des bibliothécaires qui serait décalée à cette période [mise à jour : on me signale dans l’oreillette qu’à cause des CAP des bibliothécaires du mois de mai, ça ne pourrait pas se faire dans ce sens car cela coûterait trop cher].

A propos des magasiniers, l’IGB défend leur position dans les bibliothèques :

«Tant que les bibliothèques acquièrent, gèrent et conservent des collections sur support physique, la présence de personnels magasiniers, dotés de savoir-faire suffisants, est nécessaire, et même essentielle dans les bibliothèques à vocation patrimoniale.»

Effectivement, même si ces personnels sont aussi concernés par le nouveau mantra («moins de Back Office, plus de Font Office»), ils restent des éléments essentiels des bibliothèques qui ont des collections physiques, à savoir en France, et sauf exception que je ne connais pas : toutes.

Par ailleurs, la diversité de leurs activités, comme souhaitée par les auteurs du rapport, me semble très positive : quoi de pire pour un agent des bibliothèques, et peu importe sa catégorie, que de souffrir d’une fiche de poste mono-tâche ? Cette diversification va également vers davantage de fonctions « communication », j’y reviens dans un instant.

En résumé, concernant les emplois, l’IGB propose ce repyramidage :

«Transformer des emplois de conservateur (A+) et de bibliothécaire assistant spécialisé (B) en bibliothécaire (A), transformer des emplois de magasinier (C) en magasinier principal (C+) et en bibliothécaire assistant spécialisé (B); recruter au niveau B de préférence au niveau C. Ces transformations pourraient concerner 12 % à 18 % des emplois selon les corps sur 5 à 10 ans.»

(Vous noterez que nous sommes entre 12 et 18%, j’espère que vous n’en voudrez pas trop à l’IGB pour son manque de précision … Pardon, je suis taquin.)

Communication, communication, communication.

On lit ce mot partout dans le rapport. Il est obligatoire aujourd’hui d’être préoccupé par la communication. Mais nous sommes en droit de nous inquiéter — c’est mon cas :

Combien d’établissements ont une stratégie de communication ? Combien disposent d’un poste de chargé de communication ? C’est loin d’être le cas de tous. Et si certains y réfléchissent, ils me semblent que nous devrions y être maintenant et aujourd’hui. Tous. Comment pouvoir se permettre d’être fiers de nos services aux publics si nous ne sommes pas capables de les mettre en valeur via une communication formalisée ?

Par exemple, il est souligné qu’un rapport d’activité présent sur le site web de la bibliothèque semble être la moindre des choses. C’est pourtant loin d’être le cas partout.

BDP et petites bibliothèques

Pour être honnête, ce sujet m’intéresse moins — honte à moi. Une étude spécifique devrait paraître sous peu concernant les BDP.

A propos des bibliothèques d’annexe :

«les bibliothèques inférieures à 500 m² ne permettent pas d’offrir un niveau de services conforme aux attentes des publics, tout en générant des coûts de fonctionnement et d’entretien sans rapport avec le service réellement rendu. Dans bien des cas, c’est la médiocrité qui l’emporte (mobilier, collections, informatique, personnel moins qualifié), par contraste avec l’équipement central.»

Si je lis littéralement, une petite bibliothèque est condamnée à disparaître sauf si et seulement si un effort aussi important, voire plus que les plus gros équipements est proposé, ce qui n’est pas toujours le cas. Les exemples et contre-exemples abondent, certes.

Ils ajoutent :

«à l’expérience, il semble qu’il est préférable de créer des équipements ouverts à tous les publics et à tous les médias. L’idée d’équipements exclusivement tournés vers les enfants qui ne proposent que des livres est obsolète.»

Les réseaux étendus ont effectivement souvent des bibliothèques jeunesse dans cette situation. Cependant, s’adresser à des publics en particulier est toujours pertinent : que l’on pense à la bibliothèque de la Canopée, en préfiguration.

Concernant les bibliothèques jeunesse, l’IGB a une solution :

«Il conviendrait peut-être de réfléchir davantage à des équipements qui travaillent en synergie immédiate avec un établissement scolaire (école, collège ou lycée).»

Je trouve cette idée très séduisante. Une bibliothèque périscolaire et non une bibliothèque jeunesse obsolète pour redynamiser la relation bibliothèque-école-enfance.

Learning Center

L’idée de «learning center» est évoquée à plusieurs reprises, comme devant «inspirer» les BU. Je ne vois pas concrètement ce qu’ils entendent par cette évocation d’un modèle dont il «suffit» de s’inspirer. Car dans les faits, on n’a rien du learning center, mais on a la prétention de dire qu’on fait un peu pareil, ce qui n’est pas la même chose et, surtout, généralement décevant.

Les inspections

L’IGB fait état de ses inspections, et j’ai surtout retenu que pour la BU de Polynésie française, en terme de formation des personnels et d’acquisition de documents, c’est la galère (et mon Dieu l’angoisse j’aimerais pas être à leur place !).

Les inspecteurs généraux adorent la BMC de Toulouse, au point qu’ils parlent de «maintien de l’excellence». Ça donne vraiment envie de travailler là-bas !

En bref, j’espère vous avoir montré que ce rapport était plein d’idées & plein d’éléments rassurants en terme de reconnaissance des évolutions nécessaires de nos boutiques. D’aucuns diront qu’il ne reste plus qu’à agir… qu’attendons-nous ?

Pour aller plus loin, vous pouvez lire le rapport ici :

http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2013/63/7/Rapport_d_activite_2012_257637.pdf

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Journée mondiale de la propriété intellectuelle

Aujourd’hui c’est la journée mondiale de la propriété intellectuelle !

L’occasion pour moi de faire la promotion d’une formation que j’ai suivie : le cours général de propriété intellectuelle, proposé par l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle.

Private property (you have been warned)

Private property (you have been warned) par Adam Tinworth, CC-BY-ND 2.0 sur FlickR

Ce cours est en ligne et gratuit, très simple à suivre et permet d’avoir une vue générale et introductive sur la propriété intellectuelle.

Le contenu n’est pas parfait (mauvaises traductions de l’anglais notamment), mais je ne connais pas d’équivalent, sachant que sur le sujet, l’OMPI fait « naturellement » figure de référence. Pour vous inscrire, c’est par là :

http://www.wipo.int/academy/fr/courses/distance_learning/

Gardez le lien en note, car les inscriptions pour la session en français seront ouvertes dès le 1er juillet : pensez à l’ajouter à vos calendriers ! Pour les anglophones, la session a commencé, vous pouvez vous inscrire dès aujourd’hui.

Parler de matière juridique est toujours complexe pour les non-juristes, et appelle toujours à une grande humilité. Ce cours permet d’en avoir conscience, mais aussi de voir qu’il ne s’agit pas d’un simple brouillard ; à tout le moins il est possible de le dissiper.

Il permet enfin d’ouvrir à un regard critique sur le droit d’auteur et le copyright.

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La bibliothèque numérique allemande se dote de watermarks

Le ministère de la culture allemand vient de faire l’acquisition d’un logiciel de génération de Watermark (voir actualité en allemand). Il s’agit d’un tatouage numérique, d’une « technique permettant d’ajouter des informations de copyright ou d’autres messages de vérification à un […] document numérique », d’après Wikipédia.

fingerprint

fingerprint par Jose Luis Agapito CC-BY-ND 2.0 sur FlickR

Cette technique est déjà utilisée par certains éditeurs, et permet d’assurer un suivi et un contrôle du document sans imposer de DRM, ces protections de documents qui en empêchent le partage.

Ces Watermarks seront utilisés pour marquer les documents de la Deutsche Digitale Bibliothek, l’équivalent de notre Gallica national. Cette bibliothèque numérique est en ligne (et en version Bêta) depuis novembre, et l’achat a coûté 100 000 €. Cette marque sera invisible, elle consistera seulement en l’implémentation sur les documents d’une SitMark Image [de] en cours de développement.

Mais quel est l’enjeu de cette implémentation ? En fait, la Deutsche Digitale Bibliothek se veut une réponse à Google Books, et la publicité du Watermark a été apportée par une réponse du gouvernement au parti Die Linke. C’est donc de façon fortuite que nous l’aprenons, et l’on peut se demander ce qui se passera lorsque l’Etat fédéral remarquera sur les réseaux qu’un « pirate » a partagé un document watermarké.

C’est à ma connaissance la première bibliothèque à s’emparer de ce dispositif.

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Culture queer & bibliothèques : que faire du porno gay ?

Ce billet fait suite à celui publié récemment sur le blog de Légothèque, où je tentais de définir la culture queer et sa possible intégration en bibliothèques.

Je décrivais notamment la présence dans les collections d’oeuvres jugées artistiques et caractéristiques de la culture queer. C’est une bonne chose. Mais il est possible de s’interroger sur le moteur de l’acquisition de ces documents : ici, l’argument de légitimation artistique fonctionne à plein, et assoit la présence de leurs oeuvres dans les collections.

Mais si les oeuvres de ces artistes n’étaient pas reconnues comme telles, qu’en serait-il ? Pour être tout à fait honnête, j’ai bien mon idée.

Répondre aux pratiques d’usagers

La culture queer, telle que nous l’avons définie dans l’article Légothèque, c’est-à-dire fortement redevable d’une culture anglo-saxonne qui s’est développée en particulier dans les Etats-Unis des années 70 et 80, avait notamment pour caractéristique la mise en scène de la sexualité à travers les films pornographiques. Le porno gay est constitutif de cette culture (pour rappel et au cas où, tout homosexuel n’est pas attaché à cette culture, tout homosexuel n’est pas fan de pornographie). Or, en France, les films pornographiques ne sont pas présents en bibliothèques, du moins en tant que tel, et il y a lieu de s’interroger pourquoi.
Si je dis en tant que tel, c’est que, bien sûr, on pourra trouver dans certains cas de la pornographie : à travers les exemples artistiques, je l’ai dit, mais aussi à des fins documentaires : quel plus bel exemple pour l’illustrer que la fameuse exposition l’Enfer de la BnF ? des extraits des premiers films pornographiques étaient projetés (voir p.13 du dossier de presse de l’exposition) dans les salles. Mais ici, la légitimité est purement historique : images en noir et blanc, muettes et pour ainsi dire guère excitantes, on est curieux de voir que les gens s’excitaient sur de telles images. Mais sur quelles images les gens s’excitent-ils aujourd’hui ? Un bibliothécaire serait bien en peine de le dire à partir de ses connaissances professionnelles (personnelles, cela dépend de chacun…). Pourtant, il est sûrement possible de se demander, à l’heure où les acquisitions sont de plus en plus orientées par les usagers (voir par exemple l’essor des acquisitions orientées par l’usager, [en] patron driven acquisitions), si la légitimité populaire, c’est-à-dire culturelle et non pas idéologiquement artistique ou historique, ne pourrait pas être acquise.

De fait, la pornographie, ritournelle habituelle, concerne une partie importante du web : les gens consultent la pornographie [1] ! Pourquoi nous extasier devant la magie d’internet, et en escamoter une partie ? Est-il intellectuellement honnête de dépenser des millions pour acquérir des livres de moins en moins lus, et de ne pas consacrer un centime pour la pornographie ? Cette question recoupe un débat bien plus vaste, il faut le rappeler [2]. Restons-en à la question de la pornographie : pourquoi ne pas mettre des oeuvres pornographiques à destination du public ? On l’a vu, la question de la légitimité artistique n’est pas valable : les Harlequin, Danielle Steel et consorts ont rejoints nos collections depuis fort longtemps. Mieux même : le porno à la bib’, c’est possible.

Une bibliothèque qui propose de la pornographie…

Une initiative aux Etats-Unis mérite notre attention : il s’agit des Cornell University Archives qui présentent depuis désormais 25 ans un fonds spécialisé sur la sexualité humaine (voir cet article en anglais). Ce fonds de recherche possède des films de pornographie, et en particulier des pornos gays des années 70. Comme très bien expliqué dans l’article cité, ce fonds est complété par des documents historiques, et a la juste prétention de présenter la culture queer des Etats-Unis.

Certes, me rétorquerez-vous : mais il s’agit là d’un fonds de recherche. Effectivement, mais il me semble que c’est par ce biais que la pornographie peut entrer dans les collections françaises : l’étude de la pornographie existe déjà en France [3], alors pourquoi les bibliothécaires universitaires n’accompagnent-ils pas cette recherche ?

Elle interroge dans notre cas : en France, comment pourrions-nous envisager ceci ?

Un billet que j’avais écrit il y a quelques mois évoquait la difficulté, voire l’impossibilité de proposer des collections pornographiques en France. Plus tard, une discussion avait eu lieu sur Twitter sur le sujet.

A partir de cette discussion, il me semble que la question de la pornographie et des bibliothèques pose des problèmes de trois ordres : moral, légal et pratique.

Sur le plan moral

Le plan moral a déjà été en partie traité. Il est possible de proposer une oeuvre, un document pornographique s’il a un intérêt culturel. Ce sera le cas de classiques (Apollinaire et ses Onze Mille Verges), mais que faire des classiques récents ? Pink Narcissus par exemple, film culte de la culture queer, n’a-t-il pas sa place lui-aussi à la bibliothèque ?

Pink Narcissus – 1972 – capture d’écran

Il me semble qu’à partir du moment où l’on propose déjà des documents à contenus pornographiques, il est acquis que la pornographie est légitime. Le reste n’est qu’affaire de curseur, et je peux tout à fait comprendre que Gorge profonde soit considéré comme plus intéressant qu’un film à peu de moyens et sans qualité (le net en déborde, je vous laisse effectuer vos recherches documentaires pour vérifier par vous même), au même titre qu’on peut préférer Pascal Quignard à Danielle Steel.

Sur le plan légal

Je ne suis pas juriste, je n’ai pas fait d’études en droit, et je suis donc incompétent pour m’interroger en ce domaine. Toutefois, en tant que bibliothécaire, je m’interroge concernant le dépôt légal, et en particulier le dépôt légal du Web : archive-t-il la pornographie ? S’agit-il à l’INA de le faire ? Le cas échéant, dans quelle mesure ? Ce service a-t-il recréé un Enfer, comme ce fut le cas en 1983 pour les collections imprimées, cette fois numérique ?

[Mise à jour le 15 mars : @sderrot signale sur Twitter (https://twitter.com/sderrot/status/312507581295910912) que « le dépôt légal du web archive du porno, français, car il y en a sur le Web, tout simplement. Pas de censure de ce côté là !« ]

Autre point : on peut s’inquiéter du droit que nous avons nous, agents de la fonction publique, à acquérir de la pornographie. Bis repetita placent : si nous avons déjà le droit d’acquérir l’Histoire de l’oeil de Georges Bataille, nous avons aussi celui d’acquérir une pornographie plus normative (eh oui, les LGBT sont souvent plus normatifs que Georges Bataille). La seule question est de savoir si, au final, ce droit que nous avons est réel ou si nous nous le sommes accordé, sans tenir compte des limites du cadre légal.

Sur le plan pratique

Comment pourrions-nous organiser ceci ? Cette question semble la plus légère : elle est pourtant la plus complexe. Imaginons un instant que la bibliothèque dans laquelle vous travaillez acquiert de la pornographie : comment procédez-vous ?

Pour commencer, vous pouvez ranger Livres Hebdo dans le tiroir, leur diversité éditoriale ne va pas jusqu’à ces eaux-là. Où veiller ? Où acheter les DVD ? Il me semble que de tels actes banaliseraient la pornographie, et, de fait, participeraient à sa légitimation.

En supposant que l’on trouve un système de veille (un-e collègue zélé, sûrement…), que l’on procède aux acquisitions : comment faire en sorte, et je suis sûr que vous y avez pensé à la lecture de ce billet, comment éviter aux chastes yeux de tomber sur ces collections ? On pourrait faire comme à la sortie des sex shops, tout emballer dans des pochettes noires (mais avec des cotes bien sûr : un filmolux opaque ?). On pourrait aussi restreindre certains espaces aux seules personnes majeures, à la manière des salles spéciales que l’on trouve parfois dans les musées [4], tout comme il n’y a pas (ou si peu, à l’exception des parents) d’adultes en section jeunesse. Cette comparaison avec les musées à de quoi plaire : en bien des domaines, les musées ont de l’avance sur les bibliothèques.

Nous n’en sommes pas encore là. Alors que les cultural studies et les gender studies sont de plus en plus enseignées dans nos universités, le sudoc ne semble pas capable de proposer un seul film pornographique. Alors, à quand les sections adultes en bibliothèques ?

Notes :

[1] Environ 10 à 15 % des recherches effectuées sur les moteurs concernent la pornographie, voir cet entretien en anglais.

[2] Je ne m’étends pas sur la politique documentaire : tant du point de vue local que national, elle continue à poser question, notamment sur la question du média/support. Le blog de Bertrand Calenge porte des réflexions toujours intéressantes sur le sujet.

[3] Un exemple d’étude scientifique sur la pornographie que je trouve amusant.

[4] Un exemple récent : l’exposition de Robert Combas au musée d’art contemporain de Lyon. Cet article fait état de cette salle de l’exposition.

Les statistiques du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche : effectifs et budget

A l’occasion de la parution des dernières statistiques du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche ici, je propose de relever deux informations qui me semblent importantes. J’ai évité la noyade dans ce très complet document en me limitant à celles-ci, mais je vous invite à le consulter sur des points très particuliers : il peut être très utile.

Plus d’étudiants, mais pas à l’université.

Il y a, pour l’année 2011/2012, 2 347 807 étudiants tous établissement confondus. C’est donc une hausse générale par rapport aux années précédentes  (plus de 25 000 étudiants en plus), à laquelle il faut retrancher néanmoins 30 000 en moins pour les universités.

Ainsi, il y a de plus en plus d’étudiants, mais pas à l’université (pour une analyse des chiffres en détail, voir le billet de Pierre Dubois). La loi relative aux Libertés et aux Responsabilités des Universités serait-elle en cause ? En fait, les lettres-sciences humaines semblent particulièrement touchées par la décrue, et ces chiffres bien généraux ne sauraient mettre en valeur les différences territoriales. Néanmoins, le constat est là : l’université attire globalement moins. La LRU, donc, si elle n’est peut-être pas en cause, n’a pas avantagé ces dernières puisque les universités les plus touchées par la baisse sont aussi celles qui ont le moins bien réagi à ladite loi.

Il me semble, d’un point de vue politique, que la bibliothèque ne peut pas participer directement à l’attractivité de l’université. Cependant, aucune excuse pour l’étudiant inscrit : la bibliothèque a sa responsabilité dans le maintien de l’étudiant dans un cursus universitaire, étai de l’enseignement et de la recherche. Et ce pourtant dans un contexte où nous obtenons moins de crédits…

Un budget en baisse en 2012 ?

Concernant les budgets, la mission interministérielle « Recherche et enseignement supérieur », action 5 « Bibliothèques et documentation », alors qu’elle était en hausse durant les trois dernières années, chute pour l’année 2012 (en crédits votés, donc) de 2,5% (de 441,3 millions d’euros en 2011 à 430,3 millions en 2012).

– 2,5% de crédits, c’est une baisse qui peut faire mal. Où sont les coupes ? Je n’en sais rien. Mais pour tout nouveau service ou projet que nous souhaiterons proposer en bibliothèque, nous serons encore davantage restreints de ce point de vue là. Impératif de créativité ?

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en matière de religion

Deux anecdotes en une semaine :

La publication de l’image truquée du pape Benoît seize embrassant l’imam Ahmed al-Tayeb. On comprend qu’elle choque, moins que Benetton qui souhaitait choquer et le publier, choquant un des premiers intéressé, se rétracte. Contre-publicité à l’égard des blasphémateurs coutumiers et des croyants habituels.

J’ai appris qu’un couple que je connais est en fait composé d’un extrême-gauchiste et d’une catholique pratiquante. L’harmonie d’un couple ne tient pas à la religion, ni à la politique. Mais alors à quoi : à l’amour ? à l’humour ?

Conclusions asymétriques : on ne peut plus s’entendre dans l’harmonie parfaite si l’on ne heurte personne. Il faut alors heurter pour pénétrer le coeur des hommes. Discutable, certes, mais formidable en ce que le relativisme reste l’impossible et fragile nécessité du vivre en société (à deux ou à sept milliards)

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